Les feux de forêt en France : les chiffres, et ce qu'ils disent vraiment
Selon la source que vous consultez, la France a connu en 2022 « 8 500 feux » ou « 19 711 départs », et brûlé « 62 000 hectares » ou « 72 000 ». Aucun de ces chiffres n'est faux. Ils ne comptent simplement pas la même chose, et c'est la première chose à comprendre avant de citer l'un d'eux.
Trois sources, trois périmètres
Les écarts entre les chiffres publiés ne traduisent pas une incertitude : ce sont trois comptages différents, chacun exact dans son périmètre. Les moyenner n'aurait aucun sens, et en choisir un sans le dire revient à répondre à une autre question que celle posée.
| Source | Ce qu'elle compte | Périmètre |
|---|---|---|
| Prométhée | Les feux de forêt et d'espaces naturels, avec un recul historique important qui permet les comparaisons longues. | Historiquement la zone méditerranéenne uniquement, soit une quinzaine de départements. Sert de référence jusqu'en 2021. |
| BDIFF | Les incendies de forêt et de végétation, à partir des remontées des services départementaux d'incendie et de secours. | La France entière. C'est la source des chiffres nationaux récents, dont ceux de 2022. |
| EFFIS (Copernicus) | Les surfaces brûlées mesurées par satellite, au-delà d'un seuil de détection, indépendamment de toute déclaration humaine. | Toute l'Europe, ce qui permet la comparaison entre pays. Ne détecte pas les petits feux et ne compte pas les départs. |
Un satellite mesure une emprise observée depuis l'orbite, avec un seuil de détection qui laisse échapper les petits feux. Un service d'incendie déclare une surface parcourue, estimée sur le terrain, y compris pour un feu d'un hectare. Les deux mesurent le même phénomène par deux bouts, et ne coïncident pas. Aucune n'est « la vraie » : la satellite est comparable entre pays, la déclarée est plus complète sur les petits feux.
2022, l'année de référence
2022 est devenue l'année que tout le monde cite, et c'est justifié : elle a marqué une rupture, y compris géographique. Voici ses chiffres, chacun avec ce qu'il recouvre.
| Chiffre | Ce qu'il désigne exactement |
|---|---|
| 72 000 ha | Surface totale brûlée en France : forêts, cultures et espaces naturels confondus. C'est le chiffre le plus large. |
| 62 000 ha | La part forestière de ce total, les 10 000 ha restants étant d'autres formes de végétation. C'est la même année, pas une contradiction. |
| 19 711 départs | Tous les départs de feu comptabilisés sur la saison, tous milieux confondus, y compris les très petits. |
| 547 feux de plus de 5 ha | Le sous-ensemble qui produit l'essentiel de la surface brûlée. |
| 12 feux de plus de 1 000 ha | Les feux qui font l'actualité. Douze événements sur près de vingt mille départs. |
| Environ la moitié de la surface | Concentrée en Gironde et dans les Landes, hors de la zone méditerranéenne historique. C'est le fait marquant de l'année. |
Deux incendies résument l'ampleur : Landiras, en Gironde, avec près de 20 000 hectares, et La Teste-de-Buch, environ 6 000 hectares, qui a nécessité 22 000 évacuations.
Ce qu'est une année normale
Sans point de comparaison, 72 000 hectares ne veulent rien dire. Deux repères permettent de situer.
- 2022 n'est pas un record absolu. Les années 1989, 1991 et 2003 ont chacune vu brûler plus de 70 000 hectares. Ce qui change en 2022, c'est la géographie du phénomène plus que son volume.
- En zone méditerranéenne, 2022 a détruit 16 558 hectares pour environ 2 000 feux, à comparer à une moyenne d'environ 6 907 hectares par an sur la période 2011-2020. Sur ce périmètre précis, l'année représente donc près de deux fois et demie la moyenne de la décennie précédente.
Attention à la tentation de comparer 2022 à une moyenne calculée sur un autre périmètre. Rapporter les 72 000 hectares nationaux à la moyenne méditerranéenne de 6 907 donnerait un rapport de plus de dix, spectaculaire et faux. C'est l'erreur la plus fréquente sur ce sujet.
Beaucoup de départs, peu de surface
La France compte beaucoup de départs de feu et brûle relativement peu de surface par départ. Ce n'est pas une coïncidence, c'est le résultat d'une doctrine.
La stratégie française repose sur l'attaque des feux naissants : détecter très tôt, engager massivement et immédiatement sur un départ minuscule plutôt que d'attendre de savoir s'il va prendre. S'y ajoute le guet aérien armé, des avions qui patrouillent au-dessus des zones à risque les jours dangereux, avec de l'eau à bord, capables de traiter un départ avant même l'arrivée des moyens terrestres.
Le résultat se lit dans les chiffres de 2022 : sur près de vingt mille départs, 547 ont dépassé cinq hectares et douze ont dépassé mille. L'immense majorité s'est arrêtée à quelques ares.
C'est aussi ce qui explique l'écart entre la projection de propagation affichée sur ce site et ce qui se passe réellement. Le modèle simule ce qu'il adviendrait sans intervention : dans les faits, l'immense majorité des départs sont maîtrisés très vite, et l'emprise réelle est bien inférieure. Un contour large ne signifie pas que la zone va brûler.
Où, et le déplacement du risque
Environ 6 870 communes, soit près d'une sur cinq, étaient exposées au risque d'incendie de forêt en 2022. Cinq régions concentrent 90 % de ces communes : Occitanie, Auvergne-Rhône-Alpes, Nouvelle-Aquitaine, Provence-Alpes-Côte d'Azur et Corse.
La présence de Nouvelle-Aquitaine et d'Auvergne-Rhône-Alpes dans cette liste dit l'essentiel : le risque n'est plus une affaire méditerranéenne. C'est précisément ce qu'a montré 2022, avec la moitié de la surface nationale brûlée en Gironde et dans les Landes, et c'est la raison pour laquelle la loi de 2023 a étendu les obligations de débroussaillement bien au-delà du pourtour méditerranéen.
Cette extension a une conséquence statistique qu'il faut avoir en tête : Prométhée, construite pour la zone méditerranéenne, ne peut plus à elle seule décrire le phénomène. Une série historique longue et cohérente existe donc là où le risque était, pas là où il s'étend.
Les causes
Environ 90 % des départs sont d'origine humaine, la foudre étant la seule cause naturelle en France et représentant en moyenne moins d'un départ sur dix. Parmi les feux dont l'origine est identifiée, malveillance, accident et imprudence pèsent d'un poids comparable.
Le détail des causes, des sanctions encourues et de la responsabilité civile est traité dans le guide sur les causes de départ de feu.
Ce que les statistiques ne disent pas
C'est la section qui manque à la plupart des pages sur le sujet, et c'est pourtant celle qui permet d'utiliser les chiffres correctement.
- Une part des départs reste de cause indéterminée. Un feu détruit ses propres traces et l'enquête n'aboutit pas toujours. Les répartitions par cause portent donc sur les feux élucidés, pas sur tous.
- Les surfaces déclarées dépendent de la remontée départementale. La BDIFF agrège ce que les services d'incendie saisissent ; l'exhaustivité et la précision varient selon les départements et les années. Des corrections sont apportées après coup, y compris sur les chiffres de 2022.
- Les surfaces satellite ne coïncident pas avec les surfaces déclarées, et ne le peuvent pas : seuil de détection d'un côté, estimation de terrain de l'autre.
- La saison s'allonge et déborde son cadre statistique. Des dispositifs pensés pour un pic estival méditerranéen doivent désormais décrire des feux au printemps, à l'automne, et hors du Sud.
- Les hectares ne disent rien de ce qui a brûlé. Mille hectares de garrigue, de pinède exploitée ou de forêt ancienne n'ont ni la même valeur écologique, ni le même délai de régénération, ni les mêmes conséquences pour les riverains.
- Rien ici ne compte les feux évités. L'attaque des feux naissants ne produit aucune statistique spectaculaire : son efficacité se lit dans les hectares qui n'ont pas brûlé, c'est-à-dire nulle part.
Donnez toujours l'année, la source et le périmètre. « 72 000 hectares en 2022, France entière, forêts et autres végétations, d'après les données nationales » est vérifiable. « La France brûle 72 000 hectares par an » est faux : c'est un chiffre d'année exceptionnelle présenté comme une moyenne.
Questions fréquentes
Combien d'hectares brûlent chaque année en France ?
Il n'y a pas de réponse en un chiffre, et s'en méfier est le début de la réponse. En 2022, année exceptionnelle, 72 000 hectares ont brûlé au total, dont 62 000 de forêt. Les années 1989, 1991 et 2003 avaient chacune dépassé 70 000 hectares. Sur la seule zone méditerranéenne, la moyenne était d'environ 6 907 hectares par an entre 2011 et 2020. Citer 72 000 comme une moyenne annuelle est l'erreur la plus répandue sur le sujet.
Pourquoi les chiffres varient-ils autant d'une source à l'autre ?
Parce qu'ils ne comptent pas la même chose. Prométhée couvre historiquement la seule zone méditerranéenne, la BDIFF couvre la France entière à partir des remontées des services d'incendie, et EFFIS mesure des surfaces par satellite au-delà d'un seuil de détection. Ce ne sont pas trois estimations d'un même nombre, ce sont trois faits distincts, et chacun répond à une question différente.
2022 est-elle l'année record ?
Pas en volume : 1989, 1991 et 2003 ont chacune dépassé 70 000 hectares. Ce qui rend 2022 exceptionnelle est sa géographie : environ la moitié de la surface nationale a brûlé en Gironde et dans les Landes, hors de la zone méditerranéenne historique. C'est un déplacement du risque plus qu'un record.
Pourquoi la France a-t-elle beaucoup de départs mais peu de surface brûlée ?
C'est le résultat d'une doctrine, celle de l'attaque des feux naissants : détecter très tôt et engager massivement sur un départ minuscule, complété par le guet aérien armé, des avions qui patrouillent avec de l'eau à bord les jours dangereux. En 2022, sur près de vingt mille départs, 547 ont dépassé cinq hectares et douze ont dépassé mille.
Le risque concerne-t-il encore seulement le Sud ?
Non. Près d'une commune sur cinq était exposée en 2022, et cinq régions concentrent 90 % des communes à risque : Occitanie, Auvergne-Rhône-Alpes, Nouvelle-Aquitaine, Provence-Alpes-Côte d'Azur et Corse. La présence de la Nouvelle-Aquitaine et d'Auvergne-Rhône-Alpes dit l'essentiel, et c'est ce qui a conduit la loi de 2023 à étendre les obligations de débroussaillement au-delà du pourtour méditerranéen.
Que valent les surfaces mesurées par satellite ?
Elles sont comparables d'un pays à l'autre, ce qui est leur grand intérêt, mais elles ratent les petits feux en raison de leur seuil de détection. Les surfaces déclarées par les services d'incendie sont plus complètes sur les petits feux, mais dépendent de la qualité de la remontée départementale. Aucune des deux n'est « la vraie » : elles mesurent le même phénomène par deux bouts.
Connaît-on la cause de tous les feux ?
Non, et c'est une limite importante. Une part des départs reste de cause indéterminée, parce qu'un feu détruit ses propres traces et que l'enquête n'aboutit pas toujours. Les répartitions par cause que l'on cite portent donc sur les feux élucidés, pas sur l'ensemble. La part d'origine humaine, environ 90 %, est en revanche solidement établie.
Comment citer correctement un chiffre sur les feux de forêt ?
En donnant systématiquement l'année, la source et le périmètre. « 72 000 hectares en 2022, France entière, forêts et autres végétations » est vérifiable et honnête. « La France brûle 72 000 hectares par an » ne l'est pas : c'est une année exceptionnelle présentée comme une moyenne.
Pour aller plus loin
- SDES - chiffres clés des risques naturels, feux de forêt et de végétation
- BDIFF - base de données sur les incendies de forêts en France
- Prométhée - base des feux de forêt de la zone méditerranéenne
- EFFIS / Copernicus - surfaces brûlées mesurées par satellite
- Sénat - rapport « Feux de forêt et de végétation : prévenir l'embrasement »
Les chiffres cités portent leur année et leur périmètre. Ils sont susceptibles d'être révisés : les bases de données font l'objet de corrections après coup, y compris plusieurs années après les faits.